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dimanche 1 mars 2009

Crisis 101

« Récupérer autrement notre
passé et, par conséquent, définir autrement notre avenir »

B. Latour, L’économie, science des intérêts passionnés,
La Découverte, 2008, 135 pages


Blog, oh mon blog ne vois-tu rien venir ?

Je ne vois que du chômage qui explose, une récession qui atteint deux chiffres dans certains pays et l’annonce de la faillite de pays entiers après celles des banques.

Je vois néanmoins des journalistes et des éditorialistes qui commencent à comprendre que la crise ne va pas finir cette année, ni l’année prochaine. A tout le moins, ils découvrent que le monde politique n’a pas de diagnostic, que les politiciens ne savent pas répondre aux questions des journalistes au delà des réponses apprises par cœur – il s’agit, dit The Economist, des MP britanniques, dans un article illustré par dessin détournant le Cri de Munch et montrant l’homme torturé sur un pont de la Tamise devant une bourse qui s’écroule et le skyline de Londres, qui tient encore le coup ! 

Paul Krugman, toujours lui, maintient son pessimisme absolu. 

Mais il manque encore des analyses qui aillent au-delà de la constatation des symptômes et des parallèles assez simplistes autour du meilleur modèle de la crise actuelle, celle de 1929 : la question ouverte maintenant est de savoir si on est aussi pire ou bien pire qu'elle. 

Face à cela il y a deux dérives. 

Le catastrophisme, qui permet de faire de beaux titres. The Economist, encore lui, fait de la surenchère par rapport aux quotidiens qui avaient mis en exergue les difficultés des pays orientaux de l’Union européenne : il annonce carrément la fin de l’Union ! On ne peut que voir ses éditorialistes se congratuler, tellement ce journal a toujours été peuplé d’eurosceptiques ; le grand est enfin près d’arriver !

Et, à l’opposé, le « je fonce là où j’avais décidé d’aller avant la crise », car un homme politique responsable ne baisse pas les bras. 

A Semécourt, nous avons une version locale de ce syndrome, puisque le conseil municipal vient de voter une pétition demandant la construction accélérée d’une espèce d’autoroute locale – la voie rapide 52, qui doit permettre à la foule qui habite à 30 ou 40 km de ses lieux de travail, d’y aller et d’en revenir plus vite dans leurs grosses voitures. 

Ce qu’il faut à cette région, ce n’est pas plus d’autoroutes pour remplir ce qui reste d’espace entre un habitat effiloché et construit au gré des ambitions des municipalités, toutes à la chasse aux  habitants et à leurs taxes locales, mais des systèmes de transport en commun organisés au niveau de la région, le renforcement de pôles urbains où on ose une densité de population de ville moderne et la fermeture de toutes ces zones rurbaines s’étendant à l’infini, comme une peste, et qui ne se mesurent en fin de compte qu’en émissions de CO2. 

********

Il faut donc se lancer soi-même dans l’analyse de cette crise. 

Plus tôt cela sera fait, moins longue sera la chute ? 

Une chute qui promet quand même d’être longue, car nous ne sommes pas en train de tomber d’un immeuble de 100 étages, mais de 10.000, 100.000 étages !

1. la crise n’est pas seulement une crise financière. Même si la dimension financière de cette crise est immense et les responsabilités de ceux qui l’ont permise plus grandes encore !

2. la crise est due à une multitude de bulles, de tumeurs malignes, qui ont poussé sur la chair de l’économie réelle parce que les règles et les mécanismes mis en place par tous les bureaucrates, technocrates, politiciens et autres prescripteurs ont déclenché une forme de chaos, empilement d’effets rebonds et d’effets pervers qui ont conduit à cette réaction en chaine à laquelle nous assistons avec stupeur – impuissants à comprendre et impuissants à agir - impuissants comme ces banquiers new yorkais devenus chômeurs, qui sortaient avec les filles de datingabankerananonymous.com et qui le seraient devenus, physiquement !

3. au départ, il y a tous ces produits de consommation que l’on a appris aux consommateurs à vouloir et à acheter par la magie du marketing, une magie noire, et dont la légitimité par rapport à un besoin n’est pas, n'est plus évidente : 
  • des produits dont on n’a pas besoin - comme les 4x4 utilisés en ville et seulement en ville, les grosses voitures qui ne roulent jamais au delà de 130 km/h, 
  • des produits proposés en une multitude de variétés non différentiées et inutiles – comme cette hyper-offre des supermarchés, des concessionnaires de voitures, 
  • des produits médiocres qu’on a imposés par des arguments sans rapport avec leur qualité intrinsèque – Windows et presque tous les produits Microsoft, Blueberry, les portails de Yahoo, etc.
Le marketing comme une technique sans âme, qui vend pour le plaisir, pour la beauté de vendre, le bonus des vendeurs étant attaché à leur chiffre d’affaire, pas à la proximité d'une réalité objective. Donc un mécanisme décentralisé, sans vue aérienne de ce qu’il produit globalement, qui avance tout seul, mu par des gens qui suivent des règles et doivent donc être en accord avec leur éthique, avec leur conscience. 

C’est ainsi que les banquiers américains vendaient des crédits à des familles à faible revenu incapables de les rembourser, ces fameuses subprimes qui ont servi de déclencheurs à la crise et ont rendu visible l’irrésistible glissade dans laquelle nous étions déjà entrainés.  

Les produits médiocres aussi sont pour moi un mystère, celui du discours symbolique que le marketing a imposé sur les marchés de consommation au mépris d’un principe de réalité : qui achèterait des fruits pourris sur un marché traditionnel, des viandes avariées attirant de grosses mouches noires sur l’étal d’un boucher ? Pourtant Windows, système d’exploitation avarié s’il en est, s’est imposé dans 80% des micro-ordinateurs du monde, alors que des systèmes basés sur UNIX ont des coudées d’avance, qu’ils s’appellent Mac OS ou Linux ! Blueberry, qui vend des appareils laids, peu commodes, à l’écran minuscule et difficile à lire, aux commandes éclatées sur une multitude touches, vendu en France sans lettres accentuées, pend à toutes les ceintures des gens occupés… alors qu’un iPhone est tellement plus fonctionnel, facile à utiliser, intuitif, élégant et… beau !

La demande de certains de ces produits « inutiles » s’est effondrée, dans des proportions énormes, 1/3, ½, 2/3 !!! en quelques semaines… Plus à venir, sur plus de marchés « pourris »…

Peu probable qu’on ne revienne jamais au statu quo ante. Autant envoyer toutes les voitures neuves directement dans les broyeurs !  Dommage pour Renault et pour ArcelorMittal qui lui vendait de l’acier ! Il faut que tout ce réseau d’acteurs imbriqués réinvente quelque chose qui colle plus à la réalité, la réalité des besoins des citoyens. La pyramide de Maslow peut-elle les aider, ou est-elle, elle aussi, à mettre au compte des pertes et profits de la crise ? 

Il faudra sûrement retravailler les notions de transport, le discours sur la mobilité, celui pourtant vert sur la mobilité durable… Reconstruire le monde en 2100, non pas comme une extrapolation de celui qui est mort, mais comme des futurs possibles, multiples : la prospective, comme élément de la réalité, pas comme des accumulations de discours et de récits dans un monde relativiste digne de Matrix !  Par exemple un monde rationnellement vert, avec des villes compactes à taille humaine sur le sol mais qui montent vers le ciel dans l’autre dimension ; ou, au contraire, le retour aux villages médiévaux, autarciques, où on ne monte à la ville, à quelques mieux, qu’une fois par an, une fois par mois ?

Quoi qu’il en soit, la rurbanité tartinée comme aujourd’hui sur toute la carte, où elle se répand dans tous les creux du terrain, ne figure plus dans aucun de ces schémas. 

Ou bien on construit, à Metz par exemple, des quartiers d’immeubles de grande hauteur, des tramways en réseau dense, un véritable métro qui peut être …LOR,  des pistes cyclables en site propre pour aller au travail, des pâtures pour y laisser le soir son cheval ou son âne, ou bien on rompt les liens entre les villages, ne laissant circuler à moteur que les médecins (qui viendraient faire des visites !), les ambulances et les pompiers. Pas la police… 

Même la perspective du peak oil s’éloigne dans ce cas !

4. il y a en arrière-plan une imposture des mots, un discours mensonger qui trompe parce qu’il dit ce que l’on (on est un con, disait mon père, quand il voulait m’apprendre à écrire !) veut entendre. Les lessives, le plus vieux produit du monde, sont ainsi toujours nouvelles ! Y mettre du savon de Marseille, un produit réglementé par Louis XIV, relève de l’innovation échevelée.  Le maire de Semécourt vante le projet de voie rapide pour son caractère structurant, un mot vide et prétentieux, une bulle verbale qui relève des mêmes principes toxiques que les bulles financières. Structurant quoi ? Le passé, les certitudes qui nous ont conduit dans l’impasse de la crise actuelle ?

5. autres ficelles perverses, le mépris des autres, une forme de peur des autres, l’égoïsme, le nationalisme, le protectionnisme.  GM, entreprise américaine qui va mourir, ne sait que faire d’Opel, sa filiale européenne de plus de 70 ans.  Ford de Volvo, que Renault est (peut-être) en train de racheter… La Chine des classes moyennes aisées, qui renvoie à la campagne les travailleurs migrants dont elle n’a plus besoin, au risque que la parti communiste chinois soit à terme emporté par une révolution prolétarienne ! Les britanniques qui ne veulent pas qu’on embauche des marocains ou des polonais sur les chantiers d’Albion.  Les entreprises qui terminent ex abrupto les contrats des consultants - pas encore BCG ou McKinsay ! - et des intérimaires. 

Là encore, on applique des règles. On s’engage dans un carrefour en suivant les règles de circulation habituelles et on va créer un enchevêtrement de véhicules qui sera complètement solidifié dans peu de temps !

6. Mise aussi dans la liste des réserves pour inventaire : l’idée de la mondialisation, basée sur le paradoxe que le monde est fini, entier, unique, holistique, mais en même temps infini dans ses ressources, physiques, réelles, virtuelles et symboliques. Souvenez-vous : nous, en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées.  Une infinité d’idées bien sûr, ce qui est vrai – en France, comme ailleurs - si on pense à l’art, à la littérature, à cette création-là, mais demande un peu d’esprit critique si on veut dire que les vagues de Kondratieff vont se succéder encore et encore.  Relisez la littérature de science fiction, que cette question préoccupe depuis longtemps : elle n’a trouvé comme sortie de cette difficulté que le projet de partir dans les étoiles. La tête dans les étoiles, pourquoi pas, mais les pieds dans les étoiles ????

Il faut probablement remettre le fini et l’infini à leurs vraies places !

7. C’est assez pour aujourd’hui….

A suivre…

dimanche 8 février 2009

Don Quichotte dominical

Ce matin, je voudrais saluer Paul Krugman, qui, dans son édito-colonne du 16 février (IHT, NYT), intitulé Teetering on the edge, laisse entendre que la crise pourrait durer plus longtemps que prévu - 10 ans ? - et que les Républicains, qui retardent l'adoption du plan de relance d'Obama et veulent l'émasculer, font de l'équilibre au bord du vide au-dessus duquel l'économie américaine - et par conséquent mondiale - reste en équilibre fragile. Il rappelle aussi que le plan du Président est probablement sous-dimensionné pour réussir ce qu'il ambitionne..!

Donc l'idée que les choses ne vont pas se remettre en ordre rapidement, que le mal est plus profond que beaucoup ne le croient encore, qu'il s'agit d'une rupture profonde de paradigme dans le système socio-économique gagne du terrain.

Le Canard Enchaîné (4 février 2009) se paie une tranche des économistes médiatiques dans son bêtisier des "Madoff" de l'économie, avec la dent la plus dure pour l'ineffable Alain Minc, ancien patron du Monde et gourou de tous les présidents, de sociétés (Francis Mer) et de la France (Sarko, pour n'en citer qu'un). Divertissant, la médecine du rire, qui soigne les lecteurs mais pas l'économie !

Cela m'amène à mon premier moulin à vent dominical, celui des élites, des best and the brightest. Dans sa version moderne, on ne parle pas des aristocrates, mais des élites issues du système prévalent de méritocratie basé sur les talents individuels, qui dans nos sociétés à la Darwin, accèdent au pouvoir à la seule force de leur intellect. On entend beaucoup dire ces temps-ci que la crise doit être résolue par les plus doués d'entre nous, par conséquent par ceux qui sont déjà en place ou leurs héritiers, par le sperme ou par la matière grise : d'ailleurs, si on en croit le Canard, il sont déjà en lice pour se hisser à la hauteur de leurs responsabilités ! Un peu comme les néo-cons qui se relancent sur les ruines du système Bush, il n'y a que ceux qui perdent leur temps à lire l'histoire, que cela dérange !

Ne sommes-nous pas là en plein sophisme, en pleine rigidité intellectuelle ? En quoi un jeune trader hyper-talentueux peut-il mécaniquement contribuer à la sortie de crise, si les salles de marché sont placées sous tutelle forte et rigoureuse ? En quoi un grand patron qui a construit son entreprise en surfant sur des plus-values gonflées, en anticipant avec finesse et vision les idiosyncrasies futures d'un marché en pleine accès de boulimie bulleuse, peut-il trouver le chemin de la survie et (???) d'une nouvelle croissance - si ce mot a encore un sens aujourd'hui ? Sauf à croire que tous ces gens sont tellement doués, surdoués, qu'ils vont comprendre instantanément la nouvelle donne et réagir intuitivement au même niveau d'excellence que l'ancien paradigme ?

L'histoire nous donne-t-elle beaucoup d'exemples de ces gens hyper-adaptables et plastiques ?

Regardez par exemple les surdoués du sport ou de la culture. Maradona, Zidane, Monzon, Tyson n'ont pas réussi à se refaire une deuxième carrière. De la même façon, beaucoup de romanciers n'écrivent qu'un seul roman... Beaucoup d'acteurs ne jouent qu'un seul rôle...

Clin d'oeil supplémentaire pour se méfier des hommes de pouvoir, l'essai de Sherwin N. Nuland (Foreign Affairs, Nov.-Dec 2008), Political Disorders, qui explique que beaucoup de patrons, das les affaires ou la politique, souffrent d'une véritable maladie mentale, apparentée à celles des psychopathes, appelée maladie de l'arrogance (the hubris syndrome). Pour être juste et rendre à César, etc., c'est la critique d'un livre de D.Owen, In sickness and in Power, illnesses in heads of government during the last 100 years !

Donc, les acteurs du renouveau, si il est accessible, ne sont pas à rechercher uniquement dans les rangs de ceux qui ont échoué - et qui peuvent compter encore parme les riches, les très riches du monde !

Deuxième moulin à vent, le discours sur la crise.

Plus précisément, si on n'avait pas affaire à une crise, mais à plusieurs crises, vive la théorie des catastrophes !

Je vois au moins trois crises, peut-être quatre ou cinq...

Crise numéro 1 : la bonne vieille crise économique, au cœur de tous les débats actuels. Pas besoin d'en rajouter.

Crise numéro 2 : la crise écologique liée au réchauffement climatique, mais aussi à l'épuisement des ressources naturelles non-renouvelables, qu'on parle de pétrole ou de lithium, d'uranium 235 ou d'indium. Elle est présente dans le monde réel, dans les médias et dans les opinions, publique ou des fameux leaders d'opinions, les experts ou les hommes de métiers.

Crise numéro 3 : la crise toxicologique, liée à l'univers de produits chimiques dans lequels nous sommes immergés, dans notre existence urbaine ou rurbaine. Encore émergente, pas aussi claire ni démontrée que les deux autres, elle annonce une montée de pathologies nouvelles qui devraient empoisonner la vie quotidienne des gens et peut-être limiter leur espérance de vie. Comme si la "civilisation" avait engendré les outils de la chute de la mortalité et, en même temps et en contrepoint, mis en place un système d'apoptose démographique qui modère ou réduise l'espérance de vie, au moment où certains commençaient à rêver d'immortalité... C'est la crise que la directive européenne REACH affronte, mais avec quelle maladresse..!

Crise numéro 5 : la pauvreté, nord sud ( ce que l'on appelait le tiers monde) et internalisée dans nos propres sociétés (le quart monde).

Crise numéro 6 : la fin de l'histoire, la mort de dieu, le déclin de telle culture, la fin d'un monde, tous ces concepts attrape-mouches qui ont eu leur heure de gloire et qui traduisent une crise des valeurs - autre tarte à la crème - ou ad minima l'envie d'en parler. Je ne sais pas, personnellement, comme le faire, sauf à citer ces mots qui ne sont encore pour moi que des clichés.

Ce qui est fascinant c'est qu'on peut lire une trame unique derrière tout cela, quitte à en rester à une intuition, pour l'instant. L'économie, la croissance, ses moteurs (drivers) qui ont conduit à l'explosion démographique, à la crise climatique, à l'empoisonnement hypothétisé du milieu urbain du quotidien, à la pauvreté, qui est séquelle du passé mais aussi nouvelle, et, plus tard peut-être, à une résurgence du chaos, dans le climat, dans les relations internationales, dans les relations sociales - dans la guerre ?

Mais trop de synthèses de ce genre participent à ce même chaos et à une toxicologie intellectuelle, qu'on appelait, jadis, café du commerce !