samedi 30 juillet 2011

La fin du Monde est prévue... pour mardi prochain !

(dimanche 30 juillet 2011)

Si on en croit les journaux US, la fin du Monde est proche.

Non pas parce que Spielberg va sortir un film sur Tintin inspiré de l'étoile mystérieuse (rappelez-vous, la météorite qui va frapper la terre !), mais parce que les Républicains, qui se sont déguisés aux apprentis sorciers en jouant la montre avec Obama, sont piégés par leur propres ultras de la "soirée du thé" (?, Tea Party) : il y a une chance importante que le pays soit déclaré en cessation de paiement dès mardi prochain, que les bourses dévissent, le dollar aussi, et qu'on soit entrainé dans un maelström qui pourrait tous nous engloutir.

Je n'arrive pas à me motiver sur un pareil sujet, qui ne relève même pas de la politique fiction, mais d'un nostradamisme de café du commerce.

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(mercredi 10 août)

Le message est resté en brouillon, et, une dizaine de jours après, l'apocalypse n'a pas eu lieu, les évènements ayant pris une tout autre direction.

Bavardage incontinent des média, absence de recul dans leurs analyses, besoin d'occuper le terrain, même quand on n'y comprend mais ou qu'on n'a pas grand chose à dire de précis - si on le fait pas, ce seront les autres qui le feront ?

Et cela va permettre à tous ces bloggeurs et autres inconditionnels des forums de nous dire ce qu'ils pensent, tous ces gens qui ne pensent pas, qui pensent mal quand par hasard ils pensent, mais qui veulent absolument, ces gens que je ne connais ni d'Eve, ni d'Adam, me dire avec précision qu'elle est leur opinion. Serait-ce grossier de dire, moi le bloggeur, que je n'en ai rien à f... (ficher) ?

Suite au non-évènement de la cessation-de-paiement-qui-n'a-pas-eu-lieu, la bourse s'est quand même effondrée, de 20%, une paille, et les doctes paraphraseurs de l'actualité de se demander s'il s'agit d'un crash boursier ou simplement d'un coup de spleen...

D'un côté, à ma gauche, il y a mon ami Paul Krugman, qui explique que c'est la crise de 2008, qui ne nous a jamais quittés et qui remet le feu à l'économie, parce que les "rentiers" (en français dans le texte !), les mêmes que ceux qui s'enrichissaient en dormant selon Mitterand, ont pris peur en redécouvrant quelque chose qui n'était pas du tout caché. Eux aussi ont un temps d'attention assez court, comme des gosses hyperactifs pourris par trop de jeux vidéo et de télévision, et ils redécouvrent l'eau tiède, régulièrement.

En fait, ce qui m'étonne beaucoup, c'est comment tous ces acteurs importants semblent réagir à l'intuition, même s'ils ont des modèles qui font des ventes et des achats à la milli-seconde près. Il n'est pas clair du tout s'ils fonctionnent avec des modèles macro-économiques ou leur équivalent pour la planète finance ? Dans tous les métiers du monde, les gens sérieux font des simulations, en très grande quantité, mais qu'en est-il de l'univers de la finance ? A en croire la presse, ils fonctionnent comme des joueurs de casino. Mais la presse aussi pourrait faire tourner des modèles, et il n'est pas clair du tout qu'ils le fassent ! D'où toutes ces analyses purement verbales, qui inondent les éditoriaux et autres op-eds.

Donc, Krugman nous dit que l'économie s'effondre et se contracte par manque de liquidités. Et que les comportements de moutons de Panurge (ou de Lemmings, en anglais) des traders amplifient le phénomène dans une dégringolade en boule de neige, une avalanche chaotique donc. Et que, sauf à relancer l'économie en y injectant des sommes plus importantes que celles qu'on avait mises en jeu en 2008/2009, la chute va être longue et le final enkysté sur une récession sans fin: les sommets étaient hauts et les vallées sont très profondes.

D'autres s'y mettent aussi, pour expliquer que cette chute a commencé il y a bien longtemps et qu'on ne l'a pas vue venir essentiellement parce qu'on a mis en place des subterfuges pour maintenir à grands frais le niveau de vie des occidentaux, des américains en particulier : hausse des salaires des femmes, travail généralisé de ces mêmes femmes (revenu maintenu dans la famille, mais avec deux salies au lieu d'un), réduction du nombre d'enfants par foyer, dumping de l'immobilier (les subprimes), etc. On arrive en bout de course, pénurie de subterfuges, genre club de Rome, et il va falloir constater qu'on ne peut pas vivre indéfiniment au dessus de ses moyens.

Là, j'ai un peu dérapé au delà de la pensée de Krugman, qui pense, me semble-t-il, que ces pénuries n'existent pas vraiment et qu'il serait possible et facile de rebondir, à condition de faire marcher la planche à billet et d'accepter un peu d'inflation.

Bienvenue donc dans la société des riches et des pauvres, dans laquelle les classes moyennes ont été gommées, effacées, atomisées. C'est comme cela que la Rome républicaine a été remplacée par la Rome impériale (panem et circenses, voir les émeutes actuelles en Grande Bretagne, sauf qu'outre-Manche, ils ne se rappellent plus les recettes du passé, et ont fermé les stades... de foot !), qui contenait les germes de sa décadence et de sa disparition. Ou les cités grecques qui venaient d'inventer la démocratie mais l'ont vite perdue.

De l'autre côté, à ma droite, la foule hurlante de ceux qui pensent qu'on a trop dépensé d'argent emprunté à d'autres et qu'il est temps de revenir à un budget plus sain, plus équilibré. On fustige la Grèce (d'aujourd'hui), qui a cru qu'elle pouvait rejoindre les pays riches du nord ouest de l'Europe et vivre comme eux. En court-circuitant les siècles que cela a pris dans la petite UE o aux USA, ou les décennies du Japon, de la Corée, de la fraction de Chine devenue riche. Même chose pour l'Irlande, qui avait eu l'impudence d'afficher des revenus par habitant supérieurs à ceux de la France, par exemple, sur la base d'une richesse achetée à crédit et gonflée par une bulle "verte" (le vert de Saint Patrick, bien sûr !), pour le Portugal, l'Espagne. Ils avaient tous cru que la machine européenne allait enclencher un enrichissement comme celui qui avait réussi chez les dragons d'Asie.

La cohérence de ce côté-là ne me parait guère assurée, sauf si on croit l'idéologie allemande (que le monde entier fasse comme nous, donc exporte, LOL !! et tombe en catatonie dès qu'on parle d'inflation, souvenirs de la république de Weimar obligent !) ou celles de l'extrême droite européenne, ou du Tea Party américain, mutatis mutandis. L'endettement de l'économie US est colossal (10 165 G€ en 2010), par rapport à celui de la Grèce (320 G€), ou de la France (1 551 G€) et celui du Japon pourrait faire pâlir d'envie les américains (8 580 G€). Cela a permis de tirer l'économie mondiale vers le haut... et le niveau de vie des Américains aussi par la même occasion, un quid pro quo qui a paru équitable à beaucoup, de la Chine au Japon en passant par les agences de notation, pendant longtemps. Cela cesse-t-il d'être vrai parce qu'un seuil intuitif, calculé par un non-modèle, vient d'être franchi ?

La croissance, qui a été longtemps synonyme de lutte contre la pauvreté (çà marche toujours dans les BRICS !), ne fonctionne-t-elle par la vertu d'une mécanique dans laquelle les riches prêtent à ceux qui veulent bien les rémunérer et où les banques, plus fortes que les gens riches, ont le droit de fabriquer de l'argent, ce qu'on appelait de la monnaie scripturale quand j'étais étudiant, sans créer automatiquement d'inflation contrairement aux banques centrales qui impriment trop de billets de banque ? Le crédit, moteur de la croissance et du fonctionnement de l'économie au quotidien...

Deux analyses disjointes.

L'une voit l'économie comme un moyen de permettre au plus grand nombre d'hommes de vivre avec dignité sur terre, d'accéder à une part de bonheur, qu'ils soient riches ou pauvres, alors que l'autre protège ses avoirs, ses rentes, ses revenus au nom de règles qui ont longtemps permis à la richesse de tous de croitre, mais qui, lorsqu'on les assèchent, deviennent une expression d'un égoïsme cruel !

Cet après-midi, les bourses ont continué à dévisser, alors on aurait pu croire qu'elles 'étaient ressaisies. Sur une rumeur qui s'est révélée fausse, la dégradation de la note de la France. Un système qui a perdu tout repère, qui a chassé depuis longtemps tout bon sens, qui se suicide en croyant se sauver.

L'Europe, dont le PIB est plus important que celui des Etats Unis, encore la première nation du monde, 16 106 G$ contre 14 24 G$, se comporte comme les marchés boursiers, avec aveuglement, myopie et égoïsme.

Ce n'est pas la fin du monde qui approche, mais le risque de créer plus de pauvres qui grossit !

mardi 26 juillet 2011

Les morts, la mort

Il y a ce fou, en Norvège, qui a tué 90 personnes et cette logorrhée qui a aussitôt saisi la presse. Pour les plumitifs et les emplumés, ils sont aussi stimulants et inspirants, ces morts, que le viol de la femme de chambre par le politicien puissant, ils constituent une source intarissable de mots, de lignes, de pages, d'heures d'antenne.

Moi qui croyais que c'était le changement climatique qui était important, qui méritait discours et paroles, non pour causer et disserter, mais pour réfléchir tout haut aux actions à entreprendre ! Vieil activiste soixante-huitard tourné rationaliste bavard !

J'avais totalement tord, bien sûr.

Il n'y a aucune émotion dans la catastrophe du changement climatique annoncée pour un avenir si lointain et si mal défini; les morts qui surviendront par dizaines, centaines de millions ne comptent pas autant que les morts d’aujourd’hui, qui meurent en direct - on peut presque sentir leur âme qui s'échappe, et aux obsèques desquels on peut se rendre - même si on ne les connait pas, qu'on ne les a même jamais vu qu'à la télé - et sur les livres de condoléances desquels on peut écrire par internet.

C'est comme s'il existait un taux d'actualisation des morts qui fait que les morts de demain comptent peu en regard de ceux d'aujourd'hui. Intéressant pour les économistes qui réfléchissent à la façon d'internaliser les externalités non solvables, n'est-ce pas !

Il y a aussi les morts d'hier, ceux qu'on célèbre dans les fêtes nationales, dans les meetings nationalistes. Ils comptent aussi beaucoup, mais peut-être pas parce qu'ils sont morts il y a longtemps, mais parce qu'on les réintègrent dans le présent immédiat par des discours enflammés, percutants, qui font appel aux émotions un brin vulgaires du public ?

Les morts des centrales nucléaires, qui ne mourront peut-être jamais, si les centrales ne fondent pas dans un syndrome chinois - ou japonais devrait-on dire maintenant ? - comptent aussi beaucoup, beaucoup plus que les morts certains du changement climatique. Ils ne sont pas non plus affectés du même taux d'actualisation tous ces morts, ces morts d'en haut et ces morts d'en bas.

Il y a ceux auxquels on croit et qui font peur, et ceux auxquels on ne croit pas et qui ne font pas peur. Croire, c'est plus fort qu'être. Craindre, avoir peur, c'est plus fort qu'essayer de comprendre, de savoir, de réfléchir...

Etrange arithmétique de la mort.

Les morts du World Trade Center, qui font horreur, et les morts des guerres d'Irak et d’Afghanistan, 100 fois, 500 fois plus nombreux, mais qui ne sont pas décomptés avec les mêmes unités; encore des taux d'actualisation différents ! Ou une loi du talion logarithmique...

Les morts des Fukushima à venir et ceux de qui ne sont jamais sortis des explosions de grisou dans les mines de charbon, ou qui sont mort à mi-vie de silicose, sont aussi comptés par des métriques logarithmiques ! Les morts dont on parle, morts d'une mort dont on a peur, et les morts du silence, les morts d'en bas.

Les morts de faim de la corne de l'Afrique et les soldats français, ou anglais, ou américains tombés au champ d'honneur comme on dit, en Afghanistan, morts en même temps. Mais morts d'en bas et morts d'en haut.

Même dans la mort, les morts ne sont pas égaux !

Quelle force que la mort quand on en parle ! Aussi fascinante que le sexe et le pouvoir, ou toutes ces choses mélangées.

mardi 28 juin 2011

Voyage dans le temps....

Je viens de découvrir que je porte en moi une machine à voyager dans le temps. Aussi bien que HG. Wells, Isaac Asimov, Poul Anderson, et j'en passe de meilleurs ou de plus récents (who? ;-)) !

Mon temps habituel est un temps accéléré constitué d'instants trop courts qui se précipitent et se chevauchent, s'entrelacent et se concurrencent. Je suis un mutitasker par nécessité, par goût et par culture. Je revendique la polychronie dans laquelle mon éducation française m'a immergé, au point que j'aime cette façon de tout faire en même temps, seulement presque tout, et de pouvoir ainsi différer des décisions ou des choix, que le cours des choses rendra plus facile ou inutile demain, tout à l'heure, jamais. Une espèce de principe de Wally, merci Dilbert !

C'est un temps imposé de l'extérieur ou que j'impose à l'extérieur, dans une course prolongée, continue, mais pas plus effrénée qu'un marathon qui durerait toujours.

Il y a des moments privilégiés dans ces bouffées de temps, ceux où l'on prend son temps, pour manger par exemple. Le temps est alors dicté par le goût des choses, la cinétique de ses papilles et de sa bouche. Mais des interlocuteurs amusants et réveillés qui entretiennent une conversation brillante sont un piment supplémentaire qui renforce les arômes et les goûts, alchimie entre les capteurs du nez, de la bouche et les centres de l'intelligence, du rire et du plaisir. Encore du multitâche, mais élevé au rang de pratique rituelle, culturelle, élégante et sophistiquée. Si on est seul, il y a la télévision, quelle horreur, ou France Info, pareil, ou son i Phone !

Le temps que je viens de redécouvrir est celui de mon corps. Mon corps qui m'obéit habituellement, comme un outil docile. Mon corps, pas mon esprit, ni mon âme...

Donc, une petite opération, une anesthésie générale, quelques jours dans un hôpital, et voici mon corps qui reprend la direction des choses et me rappelle que c'est lui le métronome et que ses rythmes sont nombreux, complexes et impérieux. Complètement dépassée la dizaine de dimensions de la théorie des cordes et des espaces de Calabi-Yau!

D'abord, tous mes cordons ombilicaux coupés, sauf mon Black Berry, ouf, tout n'est pas perdu.

Mais j'ai perdu quelques heures d'inconscience et ma capacité à me réorienter prend quelques secondes, dans les paradis étranges des injections de morphine : paradoxalement, en salle de réveil, je dois consciemment m'arracher à tous ces méls que je devais envoyer en même temps et qui suffisaient à mon monde et m'interroger sur ce qui vient de m'arriver, tiens, sait-on jamais, c'est peut-être un fragment de réalité auquel je devrais m'intéresser ? Une botte de pansements sur le pied gauche, un lit profond, si profond, une couverture chauffante, me revoilà dans un cocon et je reprends un fil de temps. Un temps qui égrène les choses une à une, l'une après l'autre, c'est déjà assez compliqué de les percevoir et de les comprendre comme cela.

Je pense aux 5 semaines de sessilité qui m'attendent. Moi comme un arbre. Mais sans le loisir de prendre racine et d'aller explorer les mystères du sol. Juste un manque de mobilité. Inquiétude ? Un peu de peur ? Non, parce que la vie est belle, je ne sais trop pourquoi. Morphine ? Dans quelle monde ai-je re-surgi pour avoir de telles pensées ?

Le temps de ma plaie qui s'écoule à travers un drain - comme celui qui court le long des fondations de ma maison ? - qui va bientôt, qui forme sûrement déjà des liens avec les tissus voisins. Cellule après cellule ? Mon ignorance de ces mécanismes me parait abyssale. Comme mon ignorance du rythme du temps qui les accompagne.

Le plastique, quel plastique ?, du polyéthylène ?, qui entre en moi et y aspire un liquide rouge, du fer, de l’hémoglobine, du sang ?, sucé par le vide de la petite bouteille en plastique qui m'accompagne. Et le cathéter qui entre dans ma cuisse et par où la morphine entre plus d'autres molécules dont je n'aurai jamais connaissance, mais qui anesthésient le pied comme si lui n'était pas réveillé. La perfusion sur le dos de ma main, par où est entrée la novocaïne qui m'a endormi. Probablement pas de la novocaïne, je en suis pas chez le dentiste !

Mon univers est rétréci à mon corps, pourquoi un tel soucis de ce simple outil ?

Le temps passe, je reviens dans ma chambre. Voyage de retour plus rapide qu'à l'aller. Serais-je dans les vaps ? Tiens mon Black Berry. Tous ces méls à lire... Passionnant. Passionnant ???

J'appelle ma femme, ma fille, ma secrétaire ne répond pas. Par contre ma douleur s'invite dans ce chapelet de noms féminins.

C'est quoi la douleur ? Bonne question. C'est mon corps qui me parle. Cela ne fait pas nécessairement mal, ni très mal. C'est aussi mon corps qui se réveille, des sensations qui reviennent. Un chiffre entre 1 et 10, m'apprend-on. Une rétribution en gouttes de morphine que je peux m’administrer tout seul; il y a même une étiquette en anglais qui dit que seul moi je peux appuyer sur le bouton. Tous les malades à Metz lisent-ils l'anglais ? Et des gélules d'antalgique et d'assomme-bœuf. Etc.

Mon corps toujours... Comment bouger ? Bigre, en voilà une question philosophique. Comment pisser ? Comment .... ? J'ai quelques minutes, quelques heures, quelques jours pour réapprendre, alors que Raphaël va mettre des mois. Je suis quand même revenu au statut de bébé, même si la temporalité est accélérée. Et j'ai tellement de chance par rapport au papa de Patrice !

Maintenant, 4 jours après, je travaille 8 heures par jour dans mon salon, avec 3 ordinateurs, deux téléphones et deux béquilles. J'ai été réintégré dans le temps que j'aimais tant, avant. Sauf quand il faut se lever et marcher sur trois pattes, la quatrième repliée sous moi comme un flamand rose (drôle de comparaison, mais quand on fréquente Montpellier, ça s'impose) et préparer chaque bond en avant pour ne pas perdre l'équilibre et ne pas se viander par terre. Et les muscles des bras et de la poitrine qui crient, encore mon corps et son temps à lui.

J'arrête, ça suffit !

Et si le temps n'était pas une variable physique mais une donnée subjective ?

Ça y est, j'ai réinventé l'eau tiède !

samedi 19 mars 2011

Fukushima,Fukushima ah!

Semaine folle, où on a vécu par procuration les malheurs cumulés du Japon.

Semaine pleine d'enseignement aussi sur l'univers virtuel dans lequel on vit, et sur la perception du monde qui nous est renvoyée par le projecteur aveuglant des médias, dont il est difficile de recevoir les messages en pleine figure avec le recul critique qui serait nécessaire : notre attention et notre sensibilité est saturée par le mélange de radio en continu, de news télé et de fils RSS qui s'affichent en permanence dans une fenêtre de l'ordinateur. Même quand on se lève la nuit pour pisser, on les consulte...

Heureusement, l'espace de l'information est intensif et donc une info chasse l'autre. La guerre avec la Lybie, qui va démarrer en direct sous l'oeil des caméras, remplace les nouvelles nipponnes. La situation au Japon n'a pas vraiment évolué, mais justement, c'est là le problème, il n'y a news que news qui bougent. Quand quelqu'un agonise et qu'on l'a annoncé, il n'y aura quelque chose de nouveau à rapporter ensuite que quand il aura vraiment passé l'arme à gauche.

Ce qui est intéressant, c'est que cette bulle d'info sur le Japon, qui a rempli l'espace de l'information grand public jusqu'à le saturer, a tellement intoxiqué tous ceux qui écoutent parmi les gaijin, qu'ils sont parti ailleurs, loin, eux qui ont un ailleurs où aller, et que les journalistes aussi sont presque tous rentrés à la base. Donc, difficile de continuer à parler de ce qui se passe au Japon, il faudrait demander aux Japonais aux-mêmes de s'exprimer, quelle drôle d'idée, n'est-ce pas ?

Donc on assiste à un délire de micro-trottoirs.

Une famille française de Tokyo est partie à Manille (3000 km), probablement en sautant dans le premier avion qui passait par là; et ils écoutent les infos (lesquelles, en quelle langue ?) en continu pour pouvoir partir encore plus loin si la situation se détériorait au Japon.

Une allemande quittait Tokyo cette semaine, car le gouvernement japonais ne donnaient pas d'info... en allemand !

Un français marié à une Japonaise, s'apprêtait à rentrer en France et à abandonner sa femme à la radioactivité. Je n'ose imaginer leur retrouvailles, si il se retrouvent un jour !

Un syndicaliste FO de Valenciennes, annonçait avec aplomb qu'il se mettrait en grève si on voulait leur faire assembler des pièces arrivées du Japon, si on ne leur démontrait pas d'abord qu'elles n'étaient pas radioactives.

C'est en direct sur radio-café du commerce ! Les gens (qui sont ces gens, accoudés au bar de café virtuel ?) ne croient plus aux experts (en fait, ils n'ont jamais autant parlé), à la science, à la technologie, les grands prêtes de sectes s'expriment avec la certitude de ceux qui ont la foi (les anti-nucléaire, avec un écho de "je l'avais bien dit"), chacun a la parole avec un sens de l'équilibre (faut-il écouter avec égalité de parole les pédophiles et les enfants agressés ??? l'analogie dans le cas présent peut être reprise de différentes façons !), on utilise des mots-valises "principe de précaution", et on a peu d'analyse à un niveau qui transcenderait les logiques des gens à qi on donne la parole.

Les nouvelles du Japon, je veux dire des Japonais, amis et collègues avec lesquels on a dialogué toute la semaine par mail, sont toutes autres. Il y a avant tout la grande souffrance des 600.000 réfugiés. Et la sécurité relative dans laquelle les tokyoites se sentent. Pas raisons de partir, Fukushima c'est assez loin. On travaille. Il faut reconstruire le Japon. La sidérurgie doit tourner à fond pour fournir de l'électricité et compenser un peu de la puissance que les réacteurs frappés à mort ne peuvent plus donner. Business as usual, presque, les difficultés qu'on rencontre au quotidien sont les nôtres, on les gère ! Il ne faut pas repousser trop notre visite prévue l'an passée, Mai par exemple, etc. Parole de gens qui ne sont ni naïfs ni mal informés...

Un monde dans lequel on interpèle les autorités qui n'informent pas, pourquoi pas, les autorités qui ne sont pas capables de répondre à toutes les situations instantanément, plus ambitieux, dans lequel on se comporte en rats, qui quittent le navire, bien sûr, et un autre où on prend les choses comme elles viennent, avec discrétion, fatalisme et pas nécessairement passivité.

Ce qui manque cruellement, ce sont les points de vue de gens qui ont une vision plus large, plus écoutante, plus ouverte à la souffrance que cette situation crée, chez les victimes et chez les voyeurs que nous sommes devenus malgré nous. On pourrait écouter des philosophes, il y en a déjà plein à qui on donne la parole, pendant 1 minute et quarante cinq secondes. On pourrait aussi la donner à des prêtres, de toutes sortes de religions, si on veut absolument être universel, mais je soupçonne qu'ils diraient des choses proches.

Les journalistes pourraient aussi aborder les experts en leur demandant quelle question devrait leur être poser, plutôt que d'exiger d'eux des réponses aux questions hyper fermées, étroites et à courte vue auxquelles les arrogants du 20 heures exigent des réponses dans la seconde.

Les envoyer à l'école, les Pujadas et ses émules pour qu'ils redécouvrent la maïeutique, qu'ils apprennent la distinction entre un fusion nucléaire et une fusion de coeur de réacteur (de fission) nucléaire.

Et qu'il essaient d'utiliser des mots comme souffrance, résilience, deuil, ignorance, angoisse, inquiétude, incertitude, inconnaissable, patience, je ne sais pas, je ne comprends pas, je l'accepte, je le dis, fragilité, la prochaine seconde, la prochaine heure pas l'avenir du nucléaire dans toute sa généralité, le dialogue, l'écoute, la solidarité, la peur, la joie, les pleurs, les embrassades, la solitude, gaman suru, aller jusqu'à demain, se serrer les coudes, penser à la façon de vivre dans un pays dévasté et riche, et dans un pays dévasté et pauvre, faut-il vivre encore?, mes poursuites de bulles de temps accélérées et hyper denses sont-elles en vibration avec le monde (I don't have very good vibes!), la nature, la planète, etc.

La baie de Basho a été détruite par le tsunami.

Qui écrira des haikus dans les ruines de villes et celles de nos coeurs ? (17 syllables)








dimanche 6 février 2011

Un demi milliard d'obèses...

Die Zeit affiche cette passionnante information dans la rubrique Science de son édition d'aujourd'hui.

Cela suggère beaucoup de développements.

D'abord que l'obésité est un objet de recherche scientifique. C'est ce qu'on doit appeler big science dans les milieux ultramarins anglo-saxons...

Big comme big Mac, big tits, Whopper, Big is beautiful, Big Expectations, etc.

Coup de frein dans ma façon de pensée, U turn, demi-tour même, cesser de penser que je dois toujours maigrir, qu'être mince et maigre est bon pour la santé, pour la beauté, pour le sexe, pour la carrière... Penser à toutes ces choses négatives comme l'anorexie (mais pas à la boulimie !), l'incredible shrinking man (mais pas à Mr Tompkins explores the atom !), penser au sort malheureux des petits pays par rapport aux grands, aux difficultés des petits dans les cours de récréation, aux jeux ridicules que doit jouer Sarkozy et ses talonnettes pour avoir l'air plus grand, à la grande soeur, à Big Brother, à la Big Society, etc. Stop, le compte est bon.

L'obésité ne conduira peut-être pas Mc Donald au tribunal de l'histoire, pour répondre de crime d'empoissonnement de l'humanité, comme je l'ai imaginé un temps, au côté de tous les destructeurs de rêve, de vie et de bonheur, comme les pollueurs, ceux qui détruisent l'environnement et la santé de la population mondiale, sans parler des destructeurs de beauté, de valeur sociale et humaine.

Mc Do, aux côtés d'autres précurseurs, aura peut-être provoqué la mutation de l'humanité vers une nouvelle phase, celle où les gros régneront en devenant la norme. Plus on est gros, mieux on échange la chaleur avec l'extérieur et mieux on résistera donc au réchauffement global. Moins on se déplacera, et donc moins on consommera d'énergie en transports inutiles. Plus difficile ce sera de faire l'amour et donc plus le pic démographique apparaîtra tôt.

Adieu les petits, les maigres, les fluets, vos jours sont comptés.

On peut penser aussi aux mutations suivantes. On pourra se reproduire par simple contact et donner naissance à des individus constitués de la somme de leurs parents, pas seulement de celles de leurs gènes. Vers une humanité constituée d'une chair qui s'écoule sur la planète, envahit les vallées, grimpe vers les cols, reconstitue un océan vivant, une Solaris terrienne échappée des textes de Lem...

Un jour d'ailleurs, quand la vie aura tout recouvert, elle pourra chercher les moyens de partir vers les étoiles.

Perspectives enthousiasmantes, où les blocages qu'on imagine aujourd'hui, comme le changement climatique, la faim, la sécheresse galopante, la disparition de la biodiversité, le recul de la démocratie, s'évaporent pour laisser la place à une altérité radicale.

Dépassée la timide science fiction ! Place à l'avenir tel qu'il sera...




samedi 16 octobre 2010

Mai 68 redux...

Commentaire des commentaires, et tout est commentaire ! Surtout sur un blog secret que personne ne lit !

Commentaire, commentaire, est-ce que j'ai une gueule de commentaire ?

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Donc, la France redécouvre les manifestations de rue, les grèves, les trains qui sont annulés et la peur de la grande panne d'essence, qui videra les routes ou enverra tous les frontaliers faire le plein au Luxembourg, en Andorre, aux États Unis, pourquoi pas ? On parle aussi de manque de kérosène à CDG, donc de ciel clair et d'autocars emmenant des passagers à Bruxelles ou à Barcelone, pour peu que lesdits bus viennent de là-bas, réservoir plein jusqu'aux gencives ! Les routiers parlent de bloquer les routes, angoisse fantasmagorique suprême...

Une belle image de chaos annoncé, complaisamment relayée par la radio et par les conversations en ville : "aujourd'hui j'avais besoin d'essence, j'ai du faire deux stations avant de pouvoir trouver du gazole". Un journaliste sur France Info en profite pour réactiver sa rubrique sur les rumeurs, les légendes urbaines, ces millénaires angoisses collectives qui expriment la peur que notre mère la Terre nous abandonne, nous ses enfants, à un monde sauvage et impitoyable !

Pourquoi cet émoi collectif, qui associe cheminots, ouvriers, fonctionnaires et lycéens ? Pourquoi dans le cadre strictement limité de l'hexagone, puisque la fièvre s'arrête exactement aux limites du pays, démontrant ainsi que collectivement nous sommes français, différents, républicains et que l'Europe de l'Union ou le Monde de la mondialisation ne nous concernent finalement pas quand les choses sont graves...!

Union nationale du pouvoir et de l'opposition, des riches et des pauvres, des fonctionnaires et du privé, des adultes et des jeunes pour s'affronter sur des problèmes à nous, qui nous concernent, nous et personne d'autre ? On ne peut que penser au nuage de Chernobyl, qui faisait déserter les marchés de fruits et légumes aux sarrois, mais 10 km plus loin, ne troublait pas les lorrains, parce qu'on avait expliqué aux français leur exception nationale, qui parlait aux vents et arrêtait le nuage radioactif aux frontières.

Les retraites, les retraites, les retraites... La voilà la cause du séisme annoncé.

Pour être franc, je n'ai pas compris grand chose aux débats de fond sur le sujet que j'ai écoutés ou lus depuis 6 mois de la télévision, sur le Monde ou sur le magazine du parti socialiste, que je parcours avec sympathie mais trouve fort ennuyeux parce qu'il est consacré à un monde différent de celui où moi je vis. Pas bien compris ces distinctions entre âge légal, âge de cotisation à taux plein, âge de départ réel, niveau de couverture de la retraite, âge de départ obligatoire, etc. Et vous ?

Je fais de l'humour avec mes collègues en expliquant que je vais me participer à la prochaine manif sous une pancarte disant "pas avant 70 ans !", un alexandrin facile à hurler dans la rue. Je dis que je me suis concerté avec Naomi, 6 ans, pour savoir si elle allait participer elle aussi au prochain défilé de protestation : après tout, au-delà des paradoxes faciles, elle est encore plus concernée que les lycéens !!

Les questions de démographie sont difficiles, certes, et l'ONU publie depuis dix ans des prévisions mondiales qui démentent, d'une année sur l'autre, celle de l'année précédente: pas moyen d'accéder à la vérité sans se tromper et sans corriger d'un rapport à l'autre (http://esa.un.org/UNPP/). En outre les mécanismes de retard ou d'anticipation entre aujourd'hui et demain, donc entre les générations, impliquent tellement de choses essentielles, que les meilleurs esprits ont quelque peine à les appréhender : ça ne peut être qu'une incidente ici, mais si la Chine prend aujourd'hui la place que l'on sait et dispute les premiers rôles aux USA, 10 ou 20 ans plus tôt que tout le monde ne l'attendait, c'est parce que les transitions démographiques ont permis et en même temps masqué le fait très simple que la Chine reprend le rang qu'elle a presque toujours occupé parmi les puissances mondiales... N'oubliez pas qu'au premier siècle, les deux villes les plus peuplées de la planète étaient Rome et Pékin.

Bref, on arrête de travailler, on perd une partie de son salaire, on bloque le fonctionnement normale de l'économie, on crie et on s'enflamme dans les rues pour une raison essentielle mais mal débattue, en fait si mal informée qu'on arrive rapidement à la conclusion que ces analyses techniques qu'on n'a pas eues ne sont pas l'essentiel.

Car bien sûr, on ne peut pas dire sérieusement que les gens sont inconséquent, incohérents, irresponsables. Les sociologues ont largement démontré que tout cela obéit à une logique propre, différente probablement de celles des démographes, des ministres et des parlementaires, mais qui n'en est pas moins réelle puisqu'elle fait marcher des foules. On a tous intérêt à écouter les sciences subtiles, nouvelle association de mots pour parler des sciences qui ne sont pas dures, mais qui ne veulent pas être molles non plus : les sociologues et les psychologues démontent en effet les logiques qui nous font agir, consciemment ou pas, mais qui sont aussi fortes, plus fortes mêmes que les logiques des experts qui savent des vérités validées par des disciplines vraies à priori, ces morceaux de la grande science.

Quel est donc le moteur qui fait bouger les français en ces jours particuliers, le carburant qui se transforme en exergie, en travail au sens de la physique ? Amusant de parler ici de travail, quand on parle en fait de grève...

Là on revient dans l'espace du blog, dans le domaine du "je pense que", parce qu'on n'a pas le recul ni le temps d'être un peu plus systématique et sérieux dans sa réflexion. Les plus puissants penseurs parleront des hauteurs de l'Olympe de la philosophie, mais, la plupart d'entre nous, plébéiens du clavier, plus modestement du comptoir du café du commerce.

Donc, je pense que les gens brusquement sortent des rôles qu'on leur a assignés et qu'ils semblaient avoir acceptés, ceux de consommateurs matériels et culturels, d'électeurs tous les deux ou trois ans, de salariés à la merci d'un hiérarchique qui peut cesser d'être bienveillant, de chefs de petites entreprises qui s'arrachent les cheveux au quotidien pour continuer à exister d'un jour sur l'autre. Un sujet important, les retraites, leur parle subitement de l'avenir, qui est incertain, mal décrit, inquiétant voire carrément anxiogène, et là ils crient : attendez, on arrête tout, il faut parler, comprendre, expliquer, s'expliquer, dialoguer, voir pratiquement quelle prise on peut avoir sur l'avenir, sur notre avenir, si l'avenir existe... Rupture dans le train-train d'un présent accéléré qui est en même temps gelé dans une précipitation sans perspective (cf. Beshleunigung, accélération).

Tout le monde le comprend bien, les lycéens par exemple, que les adultes prennent de haut mais qui disent simplement que la retraite, c'est leur avenir immédiat, celui où ils vont rentrer rapidement quand ils auront un travail, si et quand ils en auront un, ajoutent-ils avec une vraie perspicacité. La retraite des salariés qui défilent sera payée par les lycéens qui commencent à défiler. Qu'en sera-t-il d'ailleurs de leur propre retraite se demandent certains de ces ados, sans trop passer de temps à construire des réponses sur cette question si lointaine qu'elle n'angoisse pas encore et qu'elle n'a peut-être pas de réponse ?

Je n'ai pas de soucis que ces jeunes aillent dans la rue. J'y allais à leur âge, vieux bobo soixante huitard que je suis, et c'est à 16 ou 17 ans qu'on acquiert une conscience politique, un organe qui ne fait pas de mal dans la vie pour exister. J'aime d'ailleurs bien la formule choc et un peu démago, vingt fois répétée que si on peut aller en prison à 13 ans on peut défiler à 17 !

Ce qui fait se cabrer tout ces gens, à mon avis, c'est que le gouvernement a imaginé une solution à un problème que personne ne nie, en tout cas pas la majorité des gens - celui du financement pérenne des retraites par répartition, mais sans prendre le temps d'en discuter ni d'y chercher une solution collégiale, collective, républicaine, démocratique. En prenant le temps de parler de l'avenir, des options que nous avons, nous les français, des liens que nous entretenons avec les monde non français et des contraintes-opportunités que celui ouvre ou ferme.

Vaste programme, pas abordé du tout par un pouvoir qui sait tout et sait donc quelles décisions prendre, qui sait comment faire voter celles-ci en loi, malgré des millions de gens dans la rue qui crient "pouce !" Donc, soupçon d'une grande injustice sociale du projet de loi : mais, là encore, je n'ai pas compris en détail si c'est vrai ou pas, même si, intuitivement j'ai une petite idée de la réponse.

Et si ce chambardement annoncé se révélait un grand chambardement ? Voilà ma nostalgie soixante huitarde qui me reprend...

Plus d'essence pendant un mois, deux mois, plus de voitures hors peut-être la police et les ambulances. Plus d'avions pour aller au bout du monde pour une réunion de quatre heures ou pour 4 jours de vacances au soleil (il fait froid, dehors !). Je vais aller bosser en vélo sans me faire renverser par une voiture. J'y vais en tenue de sport, pas en costume cravate.

On pourrait ainsi apprendre rapidement à changer de paradigme, à inverser par exemple pistes cyclables et routes à voitures... Donner priorité aux vélos, transformer tout l'espace public en espace de rencontre, reconvertir ces circuits automobiles ubiquites, qu'on appelle rues, routes ou autoroutes. Inventer des solutions concrètes aux milliers de problèmes auxquels nous serions confrontés.

Alors évidemment cet optimisme en la capacité instinctive de notre société à voir les murs vers lesquels elle se précipite un peu avant la collision est un trait de caractère de ma part, un optimisme pas certain du tout, un peu comme le techno-optimisme des économistes et des sociologues avec lesquels je travaille sur des projets de prospective à long terme.

Mais comme ma fille préférée me le fait remarquer (je n'ai qu'une fille, bien sûr !), ceux qui sont dans la rue aujourd'hui sont avant tout les privilégiés des régimes particuliers de retraite que sont les cheminots et les qinquas, qui vont l'avoir, leur retraite, à un ou deux ans près, et donc pouvoir partir en vacances pour les trente ans à venir. Le problème des lycéens n'est pas leur retraite, mais le boulot qu'ils vont galérer pour avoir : il faut 2 ans et de demi avec un diplôme universitaire aujourd'hui pour accrocher un premier vrai job. Et personne ne parle pour les chômeurs, qui ne cotisent pas ou plus, pour les SDF, pour les femmes - qui a prononcé le mot de pension de réversion pendant ces campagnes à propos de la retraite ???

La pauvreté sur la planète et la paupérisation des sociétés riches sont les deux versants d'une des questions majeures d'aujourd'hui, à côté de la faim dans le monde et du changement climatique. Le dilemme pour l'avenir, croissance ou décroissance, pour cause de réchauffement ou d'épuisement des ressources, ne se pose plus dans ces termes : il y aura croissance asthmatique pour la société européenne, croissance confortable pour les riches, les nantis, et décroissance pour les pauvres ! Je ne suis pas sûr que la réforme des retraites du gouvernement aborde ces questions, je suis même sûr que non !

Une autre question qui me préoccupe, c'est que nos sociétés soient beaucoup trop lentes à résoudre les problèmes essentiels qui confrontent l'avenir et qui devraient se résoudre en anticipant les ruptures de paradigmes sociétales. La démocratie dans la vie politique ne marche pas si bien que cela, en tout cas elle échoue sur ces questions qui vont au delà de la gestion du présent. Les entreprises aussi, piégées de gré ou de force dans l'économie de marché, des marchés financiers en fait, ne tire pas non plus son épingle du jeu. Des pays qui risquent leur peau, au sens propre, comme Israël, n'arrivent à se désengluer d'une pensée immédiate et égoïste. La presse cultive l'instantanéité et la dévaluation en temps réel des informations qu'ils diffusent.

Il manque de la confiance, de la candeur, un peu de profondeur, un brin de réflexivité philosophique, de l'intelligence subtile, de la solidarité, pourquoi pas de la fraternité ?

Aller donc lire la parabole des ouvriers de la vigne...

L'alternative, si on ne résout pas ces questions difficiles, est plus de misère, plus de pauvreté, la guerre, la révolution ?, le vrai chaos, pas celui des manifs !

dimanche 11 juillet 2010

Au pays des cheikhs en blanc et des dames en noir...


Les Emirats Arabes Unis (EAU), Dubai, Abu Dahbi, c'est au bout du monde, dans l'inconnu de l'altérité, et si on en a tous entendu parler, qu'en sait-ton ?


Une mission où j'ai joué le rôle d'un expert auprès des Nations Unies m'a envoyé là-bas pour 3 jours en juin 2010. Dans les interstices entre les réunions de travail et les rencontres sociales qui les accompagnent, quelques instants pour regarder et s'étonner, à la Candide.

Ma réunion traitait de capture du CO2, une technique pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, donc d'un sujet écologique global s'il en est, l'atmosphère et la dispersion des gaz à effet de serre qui s'y pratique grâce aux lois de la physique, concrétisant cette réalité holistique, gaïenne, planétaire, globale pardon !

Les EAU sont les deuxièmes émetteurs de CO2 par habitant dans le monde: 32,8 t/cap derrière le Qatar et avant le Koweït, Bahrein, tous des voisins du Golfe Persique. Les Etats Unis, toujours pointés du doigt comme les pires pollueurs dans ce domaine, ne sont "qu'à" 19,1 t au 9ème rang, alors que la France, bardée de ses centrales nucléaires et de ses barrages, est à 5,8 au 59ème rang. Dans un pays protestant comme la Norvège, au 40ème rang mondial, on dirait que le pays recherche les moyens d'expier ses mauvaises performances dans ce domaine, d'autant qu'Abu Dhabi et Norvège sont par ailleurs de grands producteurs et exportateurs de pétrole. Un exportateur de pétrole est un exportateur, certes virtuel mais néanmoins très réel, en bout de chaîne de valeur, de CO2. Expiation, atonement, recherche du pardon par des actions de remédiation. Peu importe les explications relevant de l'éthique des relations internationales, le pays a invité l'ONU à se réunir ici, laquelle, selon ses statuts, se doit d'accepter ce genre d'invitation.

Merci donc à ces règles de courtoisie internationale pour les 14 heures d'avion, aller-retour, depuis Paris et pour l'empreinte carbone non négligeable que la centaine de participants a inscrite dans l'atmosphère - anathème un peu facile à jeter, car les émiriens présentent leur pays comme un lieu de passage, un hub où le Nord et le Sud, géographiques et géopolitiques, se croissent. Merci aussi de cette occasion de nous donner à voir un autre monde qui fait partie de notre monde.

Atterrissage au petit matin dans la brume! Çà pourrait paraître paradoxal en plein cœur du désert d'Arabie, mais l'eau couleur d'émeraude du Golfe, auprès de laquelle se lovent les villes de Dubai et d'Abu Dhabi, en est nous dit-on la cause. Donc chaleur accablante et humidité maximale, un cocktail de rêve!

Rencontre des premiers bédouins en habit et coiffe blancs, agents d'immigration, un sujet trop sérieux pour être confiés à des travailleurs étrangers.

Dans ce pays où 85% de la population est immigrée et donc seulement 15% sont des citoyens, certaines activités comme celles de fonctionnaires sont réservées aux nationaux. Ces chiffres font sourire, quand on se rappèle les "lois" sociologiques invoquées par des hommes politiques en France et énonçant un chiffre de 15% aussi, mais à l'envers, au-delà duquel le nombre d'étrangers deviendrait excessif! Évidemment, rien n'est parfait ici non plus, car les étrangers ne viennent qu'avec des visas de travail à durée limitée et la naturalisation ne peut jamais se faire plus ou moins automatiquement après un long séjour, comme c'est le cas en Europe ou aux Etats Unis. Ce n'est pas de l'esclavage, n'est-ce pas, mais ce n'est pas non plus un statut très ouvert...

Les étrangers travaillent partout, en particulier sur les chantiers de ce monde minéral en construction verticale dans le centre ville et en étalement horizontal dans les banlieues. La loi stipule qu'au-delà de 40°C, on doit arrêter de travailler. Une anecdote locale raconte que les thermomètres sont bloqués à cette valeur, un peu comme les diplomates arrêtent leurs pendules à minuit, pendant qu'un consensus se créée dans les heures creuses des petits matins.

J'apprends aussi que les lasers verts sont interdits dans les EAU - quand mes bagages sont radiographiés et le cœur du délit exhibé. "Pas de problème jetez-le donc!" tentais-je pour accélérer les choses et aller rejoindre le chauffeur qui m'attend à la sortie dans l'aéroport pour me conduire de Dubai à Abu Dhabi, 120 km d'autoroute, le long de la côte à travers le désert. Néni, à la bureaucratie tu n'échapperas! On m'emmène dans une salle où on doit me délivrer un reçu, dont je n'ai nul besoin, et on me fait asseoir dans une salle d'attente, en face d'émiriennes fonctionnaires, un demi-douzaine, qui se congratulent, s'embrassent, ne font presque rien sauf nous faire attendre, dans leurs belles abayas noires dont certaines sont décorées de galons sur les épaules - certainement encore des citoyennes. 45 minutes pour rien, rien du tout, mais probablement moins que rien dans la temporalité de la culture locale.

Je retrouve mon chauffeur, qui allait repartir, pensant que je n'étais pas dans l'avion de Paris d'Emirates.

C'est un Sri Lankai, qui va me raconter comme on travaille à Abu Dhabi. Il est revenu récemment, après avoir quitté le pays au moment de la crise, et dix ans de séjour. Il ne tarit pas d'éloges sur les émiriens, que l'état paie pour ne rien faire, une pension à vie sans contrepartie, une assurance chômage sans travail préalable, une sorte d'impôt négatif. Comme les EAU ont un PIB par habitant de 42.000 $ en PPA, égal à celui du Luxembourg, le pays le plus riche d'Europe, que tous les habitants sont inclus dans ce calcul, y compris les immigrés mal payés, cela signifie une rente importante! Les revenus du pétrole, redistribués initialement par le Cheikh Zayed, le premier chef de l'état des EAU, un prince d'Abu Dhabi, profitent ainsi à toute la population.

Dès qu'on roule à travers la ville, pour gagner le Sud, la prospérité de Dubai éclate.

On hésite dans les métaphores, porté dans cette démarche spontanée et probablement très ethnocentrique de vouloir ranger ce que l'on voit dans des cases préexistantes: cette forêt de très hauts immeubles, alignés comme des crayons pointés vers le ciel, c'est Shanghai, ou alors Pékin du fait du travail des architectes qui ont produit là des œuvres majeures, qui figureront dans les livres d'art, rien à voir avec les tours de Sarcelle ou celles de São Paulo. Le boulevard est une autoroute, qui traverse la ville, comme à LA, avec des échangeurs complets, une ligne de métro qui coure en son long, et des passerelles couvertes, probablement sous air conditionné, qui établissent les liens avec les immeubles. Des grosses voitures, de belles voitures, de beaux 4x4, on n'aperçoit personne dans les rues pourtant monumentales, comme tout le reste. A Abu Dhabi, avec ses parcs, ses fontaines, ses murs d'eau, on pensera aussi à Las Vegas et à Grenade et ses jardins. Tout est neuf, tout est propre et rutilant, grand soin porté aux matériaux de revêtement de tout.

Quel équilibre entre tout cela et l'environnement du désert et de la mer? On sent physiquement la pente des gradients qu'il faut entretenir à grand renfort d'énergie et d'argent, pour maintenir ici, sous les 40 ou 50° qui dardent du ciel, ce modèle de ville qui vient d'ailleurs... Qui a été inventé aux Etats Unis il y plus d'un demi-siècle, un siècle en fait, quand les ressources étaient infinies et l'attente d'un avenir rayonnant permettait de traduire ce rêve en pierre et en macadam. Quel pertinence cela peut-il avoir dans un monde qui s'avance vers une catastrophe climatique? Pourquoi construire avec des modèles qui ont vécu et dont la critique a été faite ailleurs? Pourquoi refaire les mêmes bêtises que les autres? Ou est la pensée autonome, novatrice, en rupture???
Là-bas c'est la tour Burj Khalifa, avec ses 826 mètres de hauteur et ses 162 étages... une fusée dressée vers le ciel, qui joue avec le soleil qui se lève. Les architectes, depuis les cathédrales gothiques du moyen âge européen, reconstruisent la tour de Babel pour monter à l'assaut des cieux et se rapprocher de dieu.

Ailleurs, c'est la silhouette de l'hôtel Burj Al Arab, dont la forme de voile est si élégante et si évidente: la forme de la voile des boutres (dhow (arabe : داو) ), ces bateaux qui rattachent à la tradition arabe, à la mer rouge, aux pêcheurs de perles, ruinés dans les années 50 par la perle de culture japonaise. Une forme qu'on retrouve souvent, probablement imposée dans le cahier des charges de ces immeubles commandés à des cabinets d'architectes internationaux.


Les portraits du Cheikh Zayed - Sheikh Zayed Bin Sultan Al Nahyan - sont partout, dans le style de celui de Mao sur la place Tian an Men à Beijing ou de celui du Che Guevara sur la place de la Révolution à La Havane. "Notre père", disent les émiriens, celui qui a institué l'état providence au sens émirien du terme, expliqué plus haut. Il a même un site internet pour perpétrer son souvenir, sorte de panthéon virtuel et numérique, avec ce suffixe .com qui montre que le business est parfaitement respectable: http://www.sheikhzayed.com/biography.htm

Pas de chameaux, pas de chevaux arabes le long de la route, pas de faucons non plus dans les airs. Seulement des faisceaux de lignes à haute tension qui courent la campagne, vers le nord et vers le sud, issues de ces centrales thermiques qui jalonnent presqu'en continu la côte - il faut de l'eau pour les refroidir! - et qui doublent en usines de dessalement de l'eau de mer, la seule vraie ressource en eau locale, un des outils fondamentaux pour maintenir le gradient entre le monde moderne voire post-moderne des émirats et l'environnement local.

Quelques chiffres sur le pays.

Bonne référence, établie par des analyses compétents et fiables:
https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/ae.html.

4,975 millions d'habitants urbanisés à 78% (77% en France). PIB de 201 G$ en PPA, généré à 78% dans les services. Only 25% today relies on oil and gas. The State has tried very hard to diversify out of oil and gas and has launched a constructon spree to support the tertiary activities based on the pivotal location of the country between Far East and West and North and South, the ambition to have it play a major role as a business center, a transportation hub and a tourist spot for the rich. Whether this dream will ever come true is not obvious. Les chantiers à l'arrêt se mesurent au nombre de grues perchées sur les immeubles inachevés et qui ne bougent guère - les grues comme les immeubles, ;-) . Les maisons, genre hôtels particuliers de quartiers TRES chics de villes européennes ou américaines, sont souvent vides sur l'île d'Abu Dhabi. La quasi faillite de l'émirat de Dubai, le plus agressif dans cette diversification, d'autant qu'il n'a pas de réserves de pétrole, n'a été évitée que par l'intervention très volontariste de l'émirat d'Abu Dhabi au travers de l'état et des banques. Il n'est pas évident du tout que les îles du Monde ou les îles palmiers de Dubai, seront jamais habitées comme cela était planifié. Évidemment, il serait de très mauvais goût d'évoquer la montée des eaux liées au réchauffement climatique, qui mettrait à mal non seulement les Iles Salomon ou Maldives, mais aussi les îles artificielles de Dubai.

Abu Dhabi, mon hôtel, très luxueux et très bien climatisé, très humide dans ses jardins en plein soleil. Non, ma chambre n'est pas une suite. Oui, au restaurant libanais de l'hôtel, on parle français... car les serveurs et maîtres d'h sont des marocains.

Mon séminaire, intéressant, mais hors sujet dans ce blog. Sauf pour dire que le pays va construire une des premières aciéries avec captage et stockage du CO2 au monde, qui sera en service à peu près en même temps que le démonstrateur européen d'ULCOS. Détail intéressant pour ce blog, ce projet sera financé par des CDM (MDP en français, Mécanisme de Développement Propre), cet instrument de Kyoto prévu pour fiancer les transitions aux technologies vertes du Sud, aidées par le Nord. Ici, Sud veut dire pauvre et Nord riche, ce qui était le cas dans les années 90 où le concept a été inventé, mais cela ne représente plus la réalité d'aujourd'hui. Du pain sur la planche pour que les gens de siences politiques pour réinventer des instruments plus proches de la réalité géopolitique actuelle.

Et maintenant quelques pas à l'extérieur - pour échapper au monde artificiel de la ville encapsulée. La chaleur me tombe physiquement sur les épaules. J'accuse le coup. Aucune idée de la vraie température (il faisait 33° au lever du soleil!), 40, 50°C? Seul souvenir semblable, la vallée de la Mort, en Californie.

La ville avec ses parcs, ses jardins, sa corniche de 8 km, ses larges trottoirs, ses belles pistes cyclables, n'est qu'un décors vide, une ville morte. Le minéral des immeubles et l'acier des voitures. Pas de passants, pas d'enfants, ni de cyclistes, ni d'animaux... Pourquoi, dans ces conditions, avoir choisi ce modèle de ville qui singe Paris, Washington ou Madrid? Il y a ailleurs des modèles de villes plus compactes avec des villes troglodytes, cachées et protégées des températures extérieures, comme Minneapolis, Montréal, Toronto.

Mon escapade pédestre, le vendredi quand je suis parti en voiture explorer la ville, n'a pas dépassé 20 minutes, promenade en bord de plage dont je suis sorti épuisé malgré le litre d'eau, la casquette et les verres solaires...

Les touristes, dans ces conditions, ont peu de chance de s'aventurer à l'extérieur. Ils devront passer du musée du Louvre au Guggenheim, à l'hôtel des Emirates - quand ils seront terminés, bien sûr. Bains de minuit seulement, en piscine réfrigérée de préférence, et pas en tenue de naissance, le pays ne le tolèrerait pas.
Le monument le plus fascinant d'Abu Dhabi est la mosquée du cheikh Zayed, une version moderne du Taj Mahal terminée en 1998, aussi esthétiquement ambitieuse et, presque, aussi réussie. Le marbre blanc de Carrare y est pour quelque chose, mais aussi les formes architecturales islamiques, les dômes et coupoles, les colonnades avec arcs outrepassés, les stucs finement sculptés, les céramiques, les calligraphies, les minarets, les tapis - le plus grand du monde venu d'Iran, 35 t, en une seule pièce...

Il sera fascinant de voir comment ce pays va négocier le pic pétrolier et l'après pétrole et comment il va réussir à maintenir son existence hors d'équilibre quand le milieu demandera avec exigence à être mieux respecté. Une ville arrachée au désert redonnera-t-elle une place aux modes de vies ancestraux des bédouins, qui eux étaient en équilibre respectueux de leur environnement ? Car les Bédouins, aujourd'hui, passent beaucoup de temps sur leur blackberry (bb) plutôt que dans le désert, ce sont des BBB, des blackberry Bédouins...

Un mot aussi n'a pas sa place ici, celui de démocratie. Il existe certes des libertés, mais je ne les ai pas comptées et ne sait donc pas si le compte est bon...

Envie d'y aller voir vous-mêmes?

L'habit blanc des hommes s'appelle la dishdasha, la coiffe, la guthra, et l'habit noir des femmes, l'abaya.

http://www.visitabudhabi.ae/fr/uae.facts.and.figures/culture.history.and.heritage/culture.lifestyle.and.traditions.aspx